L'essai personnel : vous explorez

Comme son nom l'indique, ce travail vous laisse plus libre de vos développements que la dissertation : votre but est d'essayer des idées, de voir à quoi elles mènent. Idéalement, il s'agirait d'idées nouvelles. Plus modestement, il s'agit de vos idées sur un sujet donné, idées que l'essai devrait justement approfondir, renouveler, enrichir ou même carrément mettre en question. En principe, vous ne pouvez donc pas répéter ce que vous avez toujours pensé. Un mouvement plus interrogatif et médidatif ou, si cela vous convient mieux, plus contestataire et polémique, anime ce genre de travail - par opposition à la dissertation, dont le ton est plutôt celui de la démonstration froide, ferme et mesurée. Dès le départ d'une dissertation, le point d'arrivée est déjà fixé : vous devez démontrer quelque chose, même si vous ne savez pas très bien comment vous allez y parvenir. Mais au départ d'un essai, vous ne savez pas où vous aboutirez, car vous essayez quelque chose, pour voir.

Cependant, l'exploration ne vous dispense aucunement d'argumenter ou de raisonner : l'argumentation est ici mise au service de l'interrogation et de la recherche, qu'elle soit méditative ou contestataire. Vous ne pouvez pas non plus vous abstenir de bien comprendre et de considérer la pensée des autres qui, dans l'essai, stimulent et nourissent votre propre réflexion, qu'il s'agisse de mieux comprendre vos propres idées ou de mettre en question les idées dominantes du point de vue inhabituel et original que vous tentez de développer.

Le professeur vous indiquera le sujet : par exemple, il pourra s'agir dans le deuxième cours d'un essai sur votre propre conception de l'être humain ou, au terme de votre troisième cours, sur votre propre philosophie de la vie. Typiquement de vastes sujets. Peut-être vous indiquera-t-il aussi, à titre de points de repères, les aspects du sujet qu'il s'attend à vous voir traiter ou encore les auteurs, théories ou oeuvres avec lesquelles il voudra vous voir converser et réfléchir tout haut, ou contre lesquels vous choisirez peut-être quant à vous de vous élever. Quelles que soient ses directives, soyez-y attentif: elles vous seront précieuses dans ce travail où l'on risque d'être pris de vertige devant le vide et où l'on est constamment menacé de se rabattre sur les lieux communs dont il s'agirait justement de se débarrasser. Car c'est là le défi de ce travail. Que votre tempérament soit celui du hibou sagace qui s'envole seul et sans bruit ou du cheval sauvage qui dérange et piaffe dans l'enclos où on l'a cadenassé, vous aurez compris que l'essai vous offre l'occasion de mettre à l'épreuve ce que vous pensez, d'examiner à fond vos idées. Autrement dit: prenez vos idées au sérieux et transformez-les en projet.

Vous adapterez le canevas général « introduction / développement / conclusion » aux besoins de cet exercice et de votre tempérament: ce plan général vous servira de filet, pour ainsi dire. Le sujet étant en général vaste, tout l'art de l'amener, de le poser et de le diviser consistera à le réduire à des proportions réalistes et à le personnaliser. N'hésitez donc pas à poser la question dans vos termes, sur le terrain où, pour vous, elle constitue un réel problème, qui vous intéresse vraiment et auquel vous voulez accorder temps et réflexion : c'est le meilleur conseil qu'on puisse ici vous donner. En voici un autre: même si elles sont vagues ou si leur première formulation a l'air bizarre, soyez attentif à vos intuitions les plus profondes, et n'hésitez pas à les suivre : c'est justement en essayant de les préciser que vous les prendrez au sérieux.

À partir de là, les possibilités sont multiples. Disons qu'au départ d'un essai sur votre conception de l'être humain, vous avez le sentiment que la question de la liberté est centrale: voilà le sujet que vous poserez. Vous pouvez alors chercher comment lier cet aspect de la conduite humaine à tous les autres que votre professeur vous demande de considérer, et examiner ce qui se passe lorsqu'on décide de voir l'être humain comme un être libre (ou non) : vous «essayez» l'idée de liberté sur l'être humain d'autant de façons que vous jugez pertinentes. Ou encore, si tel est le fond de votre pensée, vous déclarez d'entrée de jeu que l'idée de liberté véhiculée par «la société» vous paraît dommageable car elle revient au fond à nier la liberté des humains et par là leur dignité et leur humanité. Votre essai tente ensuite de préciser ce point de vue, vous trouvant au besoin un allié (ou un adversaire) chez un auteur étudié. Peut-être aboutirez-vous à une conception de la liberté qui changerait bien des choses si tout le monde l'adoptait, qui sait ? Mais peut-être la question de la liberté vous laisse-t-elle de glace. Vous voulez au contraire utiliser l'essai pour formuler pour vous-même une conception plus complète de l'espèce à laquelle vous appartenez, dans le but précis de voir quel rapport cela a avec vous, personnellement et concrètement, pour l'avenir: vous essaierez donc de lier la question «Qui sommes-nous ?» à la question «Que puis-je faire, moi, individu par ailleurs unique ?». Et ainsi de suite. Comme vous le voyez, il n'y a pas de recette (... sauf de mettre une idée importante par paragraphe !): tout dépend de la vie de votre propre pensée et de votre intérêt à en suivre le fil jusqu'au bout.

Pour finir, vous concluez votre essai de la même manière que le commentaire critique ou, si c'est plus approprié selon vous, de la même manière que le texte argumentatif.