Comment cela se passe-t-il en classe ?

Franchement, il faut reconnaître que c'est passablement différent d'un professeur à l'autre. Mais vous êtes déjà habitué à cela : dans d'autres matières aussi, un même cours donné par deux professeurs est rarement dentique. Chacun a sa personnalité, affectionne la méthode pédagogique lui permettant d'être au mieux de ses capacités et talents, etc. Les profs de philo n'échappent pas à la règle. Mais en philosophie, cette diversité est encore plus accentuée. Quand vous comparerez le cours que vous suivez avec ceux d'autres professeurs, vous constaterez peut-être que vous n'étudiez pas les mêmes textes ni les mêmes auteurs. L'un utilisera surtout des cours magistraux, un autre du travail en équipe, un autre encore des discussions et des débats, un autre préfère le travail individuel sur des textes, etc. Le prof de votre copain laisse plutôt réfléchir à loisir ses élèves, le vôtre transforme la classe en arène où s'affrontent des arguments, celui de votre amie a l'air de faire un cours d'histoire alors qu'un autre approfondit la pensée d'un seul auteur. Vous penserez peut-être alors que les cours de philosophie ne sont pas sérieux et que les professeurs font n'importe quoi. Erreur.

Figurez-vous qu'en philosophie, cette situation est normale, et que cette diversité est même valorisée ! Il s'agit ici d'une autre conséquence de la nature spéciale de la philo. Souvenez-vous qu'un philosophe, c'est comme un humain qui veut savoir et qui aurait développé la bosse du questionnement devant des hypothèses multiples de réponses. La diversité, ça le stimule. L'uniformité, ça lui met la puce à l'oreille. Il est attentif aux problèmes nouveaux que des réponses suscitent et particulièrement sensible aux questions laissées en suspens. Ça ne veut pas dire qu'un philosophe va refuser toutes les réponses: au contraire, il essaie d'en trouver, et vous en étudierez d'ailleurs dans vos cours. Mais c'est un éternel insatisfait : manière de dire que le questionnement aiguise l'esprit critique et que cela paraît dans ses réponses. Dans ces conditions, les réponses vont inévitablement se multiplier. La diversité des réponses, ça favorise la liberté de pensée, la liberté de pensée favorise la diversité des réponses, et tout ceci oblige à penser par soi-même.

C'est pourquoi il y a presque autant de manières de voir la philosophie qu'il y a de philosophes et de profs de philo. Forcément, ça paraît dans vos cours. En passant d'un professeur à l'autre, vous constaterez cette diversité, qui est une bonne chose dans la mesure où elle vous habitue à la liberté de pensée - un aspect tout de même fondamental, et malheureusement très fragile, dans notre monde.

Cependant, rassurez-vous : vos professeurs ont quand même le sens des réalités. C'est d'ailleurs à votre contact qu'ils se perfectionnent. Le programme se présente plutôt comme un canevas sur lequel ils peuvent faire intervenir les auteurs, textes et problèmes de leur choix. Pour faire ces choix, et tout en attachant une grande importance à leur liberté, leur expérience commune les amène à tenir compte de trois choses. D'abord de la philosophie elle-même, c'est-à-dire des faits essentiels en philosophie, des évènements et des auteurs vraiment importants, sur lesquels il y a tout de même des consensus. Mais le temps passé à ceci ou à cela pourra varier considérablement d'un professeur à l'autre, de même que le choix des textes et des auteurs qui pourront être plus ou moins nombreux. Ici, vos profs tiennent surtout compte de deux autres éléments qui se complètent. D'une part, leur intérêt pour tel problème ou tel auteur. Ainsi, ils choisissent en général ce qui les motive le plus ou même les passionne: de votre point de vue, pensez que plus ils sont intéressés par leur matière, moins ils risquent d'être ennuyants. D'autre part, ils accordent beaucoup d'importance au fait que les cours s'adressent à vous, aujourd'hui : ils s'efforcent donc de mettre à l'étude des textes ou des auteurs importants qui traitent de questions toujours actuelles et d'aborder ces questions de la manière la plus concrète possible, pour favoriser votre intérêt et votre compréhension.

Finalement, un petit conseil : posez-leur des questions à vos profs, ne les lâchez pas, ils adorent ça ; faites-leur des objections, ça les allume... Vous découvrirez alors que ce qui se passe en classe dépend aussi beaucoup de vous. Si vous trouvez qu'un prof «platte», c'est «platte longtemps», imaginez ce que c'est, pour un enseignant, quarante élèves «plattes»...