4. La notation musicale


Le mois de mai,
anonyme, XIIIe s.

Chantres. Extrait d'un graduel du XIIIe siècle,
Limoges - BM - ms. 0002. f. 111


4.1 Les premières tentatives

Traditionnellement, les chants liturgiques se transmettaient par voie orale. Dans les monastères, où le chant prend une grande importance (pour l'office des Heures), l'apprentissage du répertoire de l'année liturgique pouvait prendre jusqu'à 10 ans. Il faut dire que l'année liturgique constitue un cycle où chaque jour est marqué d'une fête particulière à laquelle correspond un chant spécifique. D'autre part, avec la naissance d'un empire chrétien sous Charlemagne, on assiste à la constitution d'un corpus liturgique unique que les "fonctionnaires" carolingiens ont pour mandat d'étendre à l'ensemble de l'Occident. (voir 2.3 Le chant de la liturgie chrétienne).

Ainsi, la nécessité de répandre une liturgie uniforme à l'échelle de la chrétienté, de même que les difficultés de mémoriser un aussi vaste répertoire, favorisent le développement de " trucs " mnémotechniques pour faciliter l'exécution du chant. Les musicologues s'entendent pour situer l'apparition des neumes au tout début du IXe siècle, au moment où se constitue l'empire carolingien.

Par ailleurs, l'essor de la polyphonie requiert des moyens nouveaux de lecture des lignes mélodiques allant dans le sens d'une plus grande précision de la représentation graphique. Ainsi, à partir du IXe siècle, on voit progressivement se mettre au point un système de notation musicale qui sera à peu près achevé à la fin du XIIIe siècle.

On peut distinguer 3 étapes essentielles :



4.2 Les neumes

C'est en Aquitaine que l'on trouve les premiers manuscrits dans lesquels sont consignés des neumes, (voir une partition) vers les VIIIe / IXe siècle. Les neumes, de pneuma, souffle, sont des signes graphiques, qui renseignent l'exécutant sur le sens que doit prendre la ligne mélodique. Placés au-dessus de chaque syllabe du texte, les neumes s'apparentent aux signes de ponctuation de notre écriture.


Extrait du tropaire de Saint-Martial de Limoges, XIe siècle, neumes aquitains BnF, Manuscrits 1118, fol. 111.

Le monastère de Saint-Martial de Limoges

Saint-Martial de Limoges est un haut lieu de la culture médiévale entre les IXe et XIIIe siècles, particulièrement en littérature et en musique. Le monastère, fondé en 848, doit sa renommée aux reliques de Martial qui fut, au IIIe siècle, l'un des sept évêques envoyés en Gaule pour prêcher l'évangile. Le monastère devient le plus célèbre lieu de pèlerinage en Aquitaine ainsi qu'un centre d'animation culturelle de première importance.

Le monastère a conservé une exceptionnelle collection de manuscrits musicaux qui offrent les plus anciens témoignages de notation neumatique ainsi que les premières compositions polyphoniques (des organums).

Au XIe siècle, la culture occitane est en plein essor et s'exprime tant dans la poésie liturgique (les versus, tropes, prosules, etc.) que dans la lyrique profane,

Les neumes toutefois ne renseignent ni sur la hauteur relative des sons ni sur le rythme de la mélodie. Ils sont disposés "a campo aperto" (à champ ouvert) sur la page. Il s'agit de signes mnémotechniques qui s'adressent à des exécutants qui connaissent déjà la mélodie qui continue d'être transmise par voie orale.

 Au Xe siècle, le théoricien Hucbald de Saint-Amand eut l'idée d'utiliser les lettres de l'alphabet romain pour identifier le degré correspondant à chaque neume. En Italie on mit au point un système qui utilise les lettres A à G pour nommer les 7 notes de la gamme, à partir du " la " = A jusqu'à G = " sol ". Pour distinguer le sol grave du mode de ré, on utilisait le "gamma" (le "g" grec), d'où est venu le nom de gamme. En anglais et en allemand on emploie toujours ce système alphabétique pour désigner les notes de la gamme.



4.3 L'évolution de la notation musicale : la portée

Un morceau écrit en neumes sans lignes est un puits auquel il manque une corde pour parvenir à l'eau.
(Guido d'Arezzo)

Les neumes, bien qu'utiles pour indiquer la direction de la mélodie, ne renseignent pas sur la hauteur des sons, c'est-à-dire sur quelles notes exécuter le chant. C'est seulement autour de l'an mil que l'on commence à voir apparaître une notation qui tient compte de l'espace sonore par la disposition des neumes qui suit le tracé de la mélodie, selon que celle-ci monte ou descend. Cette notation est dite diastématique, du grec diastasis, séparation.

Un autre progrès est accompli quand apparaît une ligne repère qui indique la hauteur d'un son de base. Le procédé, très efficace, est vite utilisé pour indiquer l'emplacement des deux demi-tons : une ligne rouge pour le fa et une ligne jaune pour le do. On indique le nom de la note par une lettre dans la marge : F = fa et C = Do. C'est là l'origine des "clés" de do et de fa. Bientôt, d'autres lignes s'ajouteront pour finalement constituer une portée de 4 ou 5 lignes.

Plusieurs systèmes d'écriture apparaîtront avant que ne s'impose, à partir du milieu du XIe siècle, le système du moine Gui d'Arezzo (~975-1040) auteur d'un traité, le Micrologus de musica, qui restera une référence jusqu'au XVIe siècle.



Source : Alain Pâris, L'écriture et la notation musicale, p. 226 (1)


Source : Alain Pâris, L'écriture et la notation musicale, p. 226 (1)

C'est aussi à Gui d'Arezzo que l'on doit le nom des notes de la gamme à partir de la première syllabe des vers d'une hymne à saint-Jean (composée par Paul Diacre, fin du VIIIe siècle). Les six premiers vers donnent le nom des notes, et on obtient le Si en joignant S et I du dernier vers. Grâce à ce procédé, la solmisation, l'apprentissage du chant était facilité. La première syllabe de chaque ligne se chante sur la note correspondante.

UT queant laxis
REsonare fibris
MIra gestorum
FAmuli tuorum
SOLve polluti
LAbii reatum
Sancte Iohannes
" Afin que puissent
résonner dans les coeurs détendus les merveilles de tes actions, absous l'erreur de la lèvre indigne de ton serviteur,
Ô saint Jean ".

Au XIIe siècle, l'écriture musicale connaît une importante évolution avec le remplacement du roseau par la plume d'oie. La pointe de la plume laisse une trace carrée (ou en losange) qui se substitue au système des neumes.


Antiphonaire du milieu du XIIIe siècle. L'apparition de la portée marque un progrès décisif dans l'écriture musicale . Grâce à l'indication de la hauteur des sons, il sera dorénavant possible de " lire " la musique, ce qui permettra d'alléger la mémoire et de faciliter l'apprentissage des chants de l'année liturgique

Désormais, la mémoire n'est plus le seul vecteur de transmission de la musique. Une tradition écrite se constitue lentement grâce aux manuscrits qui voyageront à travers le réseau des monastères et des chapelles épiscopales, sur les routes de pèlerinage, de Jérusalem à Saint-Jacques de Compostelle.



4.4 La notation du rythme
La complexité grandissante de la polyphonie comme celle que l'on pratiquait à Notre-Dame de Paris, demandait une plus grande précision de la notation afin de synchroniser convenablement les voix. La notation neumatique, ainsi que la portée, bien qu'un grand progrès dans l'écriture musicale, reste imprécise quant au ryhtme à adopter. Il devient donc nécessaire d'introduire la dimension de temps dans l'écriture musicale. Ce sont les disciples de Pérotin qui introduiront les premières innovations qui seront à l'origine de la nota mensurabilis ou notation proportionnelle.

Les musiciens de l'école de Notre-Dame sont les premiers à utiliser les ligatures, un système graphique destiné à distinguer entre une accentuation brève ou longue. C'est ce principe qui se développera à la génération suivante dans un système efficace et cohérent de la notation du rythme.

Francon de Cologne (ou de Paris), maître de chapelle et chapelain du pape, est le premier théoricien de la notation mesurée. Il écrit vers 1280 le traité Ars cantus mensurabilis qui introduit la notion de temps dans la musique, ce qui l'oppose au cantus planus du chant grégorien, qui lui reste non-mesuré.

La notation mesurée

Les notes sont dessinées de façon différente selon leur durée.

  • L'unité de base est la brève, appelée aussi battement ou temps. Sa durée minimum est celle d'une syllabe chantée.
  • La longue se décline ensuite en brèves et chaque brève se divise à son tour en semi-brèves.

Les valeurs les plus longues finiront par disparaître. La semi-brève deviendra la valeur de référence équivalent à notre "ronde" actuelle.

Pour voir un tableau de la notation ancienne avec son équivalent moderne.

L'écriture franconienne restera en vigueur jusqu'en 1600 alors que se met au point le système moderne des mesures.

Poursuivre ce parcours...



Pour approfondir :


Notes

(1) Maurice Leroux, dir. La Musique, une encyclopédie, Paris, éditions Retz, 1979, 640 p. [retour]



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Page mise en ligne le 22 septembre 2004
Page mise à jour le 03 juin 2008

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