Le palmarès de la diplomation: un exercice trivial et préjudiciable

Julie Gauthier et Nadia Blanchard
Le 17 février 2020 par: Julie Gauthier et Nadia Blanchard

Un texte de Julie Gauthier, enseignante en anthropologie et Nadia Blanchard, enseignante en psychologie au Collège Ahuntsic.

Le Journal de Montréal vient de diffuser son premier palmarès des cégeps. « C’est l’heure des choix. », titre la publicité. Une manchette un peu ringarde à l’effet dramatique calculé. D’ordinaire, comme enseignantes et comme parents, ce genre d’inventaires aux critères élémentaires et réducteurs nous laissent plutôt de glace. Comme plusieurs citoyen.ne.s, nous en décelons assez rapidement la pauvreté méthodologique, la faiblesse des indicateurs et la petitesse des intentions. Pourtant, cette fois, nous trouvons cette foire aux cégeps moins banale qu’il n’y paraît et nous nous interrogeons. Le collège où nous enseignons et auquel nous sommes fortement attachées, se retrouve en queue de peloton pour certains programmes ciblés. Est-ce de l’orgueil ? De la honte ? Une forme de colère ? Pas tout à fait.

C’est plutôt de l’indignation et de l’inquiétude que nous ressentons en tentant de prendre la mesure de l’impact que cet exercice aura sur nos étudiant.e.s actuel.le.s. Ce palmarès nous apparaît tape-à-l’œil et insultant. Pour les jeunes, d’abord, mais aussi pour les artisans des collèges du Québec qui voient l’entièreté de leur travail réduite à un indicateur unique, le taux de diplomation. Cette variable non probante et limitée ne tient compte ni du décalage des dossiers scolaires à l’admission, ni de la diversité des parcours.

Nous nous doutions bien que notre cégep, qui accueille chaque année un grand nombre d’étudiant.e.s présentant les moyennes générales au secondaire parmi les plus faibles de la région de Montréal, se retrouverait probablement loin dans la liste. En sciences humaines, nous y sommes en quelque sorte habitué.e.s. Et nous l’écrivons avec le plus grand respect pour le programme dans lequel nous enseignons toutes les deux. C’est d’ailleurs parce que nous le jugeons lui, et les disciplines qui le composent, si vital que nous gardons le cap.

À Ahuntsic, nous avons fait le pari de l’inclusion, de la diversité des ressources offertes, de l’accompagnement, de l’écoute des besoins. Nous avons fait le choix des étudiant.e.s parents, des jeunes qui ont appris le français comme deuxième ou troisième langue, des étudiant.e.s-athlètes ou engagé.e.s dans des activités et projets qui les gardent accroché.e.s à leurs études, de ceux et de celles qui viennent de loin, au sens propre comme au figuré, de ceux et de celles qui travaillent plusieurs dizaines d’heures par semaine, non pas pour se payer le dernier gadget électronique mais souvent plutôt pour soutenir leur famille ou simplement afin de pouvoir manger sainement et régulièrement.

Accueillir et soutenir les étudiant.e.s qui hésitent, qui doutent ou qui n’ont pas eu jusqu’ici l’opportunité de clarifier leur identité, leurs forces et leurs intérêts, fait partie de la mission et des valeurs de notre collège. Il est impératif, légitime et sain de leur offrir un endroit pour parfaire cette définition d’eux-mêmes et d’elles-mêmes à un rythme qui leur convient. Parce que le métier d’étudiant.e au collégial ne représente pas une tâche facile, peu importe l’institution fréquentée.

Un palmarès de la diplomation fait complètement abstraction du processus de définition de soi qui pourtant doit aussi se refléter dans notre mandat éducatif. Au Québec, on ne peut pas d’une part vanter les mérites et les bienfaits de l’accessibilité aux études supérieures et de l’autre, valoriser une culture du résultat. Il s’agit de milieux de vie, d’espaces d’apprentissage académique, citoyen et relationnel, qu’on place en compétition les uns contre les autres.


Éteindre la jeunesse ?

Côtoyer chaque jour de jeunes adultes, c’est avoir le grand privilège d’assister en direct à l’éclosion d’une pensée. C’est pouvoir lire l’étincelle dans le regard quand de nouvelles notions sont présentées et comprises. C’est aussi saisir chaque occasion de soutenir leurs initiatives et de les accompagner parfois, souvent même, dans des périodes plus tumultueuses de leur aventure scolaire. C’est d’accepter la responsabilité de leur offrir un cadre à la fois souple et solide pour que se déploie en toute sécurité leur potentiel et pour qu’ils et elles réalisent que devenir des adultes, ça peut être une belle chose, une étape de développement fondamentale et salutaire.

Et le travail de prof de cégep n’est pas non plus toujours aisé mais il est gratifiant, stimulant, mobilisateur et surtout, important, tout comme celui des professionnel.le.s, des cadres et du personnel de soutien. Nos actions respectives se complètent et s’articulent dans une chorégraphie qui, malgré la complexité des défis auxquels nous sommes quotidiennement confrontés, reste cohérente et élégante. Il faut beaucoup de monde et de talents pour faire fonctionner un établissement collégial. Et nous y arrivons collectivement et intelligemment dans tous les cégeps et dans le respect de nos couleurs et de nos saveurs respectives.

Néanmoins, malgré toutes ces certitudes, nous appréhendons les réactions de nos étudiant.e.s devant l’étiquette qu’on leur accole de force et publiquement. Bien que nous ayons confiance en leur capacité à juger de la validité de ce qui leur est présenté, nous savons tout de même que de nourrir ce qui contribue à amplifier un sentiment d’incompétence déjà existant chez certain.e.s jeunes adultes peut avoir des conséquences bien réelles. En jouant sur la corde sensible de la peur, surtout celle de parents craignant de ne pas voir leur enfant trouver leur juste place (économique) dans une société compétitive, le Journal impose une fois de plus sa marque de commerce à son lectorat.

Parce qu’au fond, tout ça, ça divisera. Se faire renvoyer une image de perdant.e par un média dont les véritables motivations sont nébuleuses, ça perturbe. Au-delà des intentions nommées par un journal qui s’est donné pour mission d’éclairer la population et de guider ses choix, l’angle adopté n’aide en rien à une véritable prise de décision et débouche sur un résultat affligeant et dommageable.

Julie Gauthier, enseignante en anthropologie
Nadia Blanchard, enseignante en psychologie

Les deux autrices enseignent au Collège Ahuntsic, à Montréal.